Avant de quitter Rasht, j'ai passé une journée à Bandar-e Anzali avec deux iraniens que j'avais rencontré le jour précédent. On s'est baladé dans leur ville qui n'est franchement pas la plus jolie du pays, mais bon il y a la Caspienne. Ils ont d'ailleurs eu un peu de peine à comprendre mon obstination à vouloir m'immerger dans une eau pas très propre et selon eux trop froide. Une fois mon baptême caspien effectué, j'ai été convié à partager un repas dans leur maison, un régal! Cela fait deux semaines que je suis en Iran et les mots me manquent encore pour qualifier la saveur des mets locaux dont voici un bref florilège: halim-e gusht, dizi, djudjeh kabâb et mon préféré jusqu'ici khoresh-e qormeh sabzi (un ragoût aux légumes).
Même si j'ai conscience de ne pouvoir parler uniquement avec la partie la plus éduquée du pays (celle maîtrisant l'anglais), il est intéressant de prendre connaissance de ce point de vue. Cette frange de la population aimerait pouvoir s'exprimer librement, entre quatre yeux on avoue ne pas être pratiquant et la plupart de femmes ôterait volontiers ce fichu voile dans l'espace public. On sent qu'il y a une attente énorme de changement, reste à savoir quand et comment il arrivera. Ces échanges de point de vue sont autant d'occasions de me rappeler que je viens d'un pays où la liberté de s'exprimer est garantie. Ladan m'a dit que lorsque je ne suis pas content de ce qui se passe dans mon pays, je peux le dire haut et fort, qu'il faut profiter de le faire, alors qu'ici il en va bien autrement.
Je reprends la route, elle me mène de Rasht à Qazvin. La verdure des rives arrosées de la Caspienne disparaît au fur et à mesure que le bus gagne en altitude. Après deux heures de route, on atteint le plateau iranien qui s'étend depuis l'Alborz jusqu'au Golfe Persique (à peine plus grand que les Franches quoi!). Arrivé à Qazvin, je prends le chemin du bazar, mon nez s'extasie des incroyables senteurs qui flottent dans l'air. C'est peut-être le dixième que je parcours depuis le début du voyage, mais impossible de me lasser de ces ambiances, couleurs, parfums. Je me balade dans le caravansérail, arrive sur la place de la mosquée du Vendredi: le ciel est bleu, la place est presque déserte, les couleurs des façades jouent avec le soleil, le temps s'arrête. Lendemain, une journée passée dans un taxi pour se rendre au château d'Alamut, perché à 1800 mètres d'altitude dans l'Alborz et qui trône sur une magnifique vallée. Il ne reste que quelques piteuses ruines mais il fut important il y a un peu moins de mille ans. C'est de là qu'Hassan-i Sabbâh envoyait des meurtriers perpétrer l'assassinat politique, d'où le surnom du château des Assassins. Au-delà des ruines, la route qui mène jusque-là est grandiose, des virages à n'en plus finir, parfois on évite de justesse bergers et troupeaux au beau milieu de la route et les cols à passer feraient pâlir le dernier vainqueur du Tour de France.
Je repars ensuite vers Tehrân. Je me pose au bord de l'autoroute, à peine le temps de donner du feu à un militaire qui rentre pour le week-end à la maison, qu'un minibus s'arrête et nous embarque. Les passagers et le chauffeur sont aimables et curieux. D'où viens-tu? Pourquoi l'Iran? Combien de temps tu vas rester?
Une fois les présentations faites, ils continuent à palabrer entre eux et je me laisse bercer par la douce mélodie du farsi. La route est courte jusqu'à Terhân. Aux abords de la ville les panneaux publicitaires pour de la bière locale (évidemment sans alcool) toise des portaits de Khomeini et Khamenei.
Sur le périphérique, on peut lire de signaux indiquant la direction à prendre pour le Golfe Persique et à travers le smog on devine quelques barres d'immeubles et la tour Milad.
Je prends le métro et arrive au centre d'une ville d'une dizaine de millions d'habitants quasiment déserte, pour cause de Mouharram qui arrive à son point culminant avec le jour d'Achoura. Glace au safran au Pârk-e-Shahr avant de me rendre à la "Khayyam House", où je vais passer deux nuits avec d'autres voyageurs. Le matin, on part acheter le petit-déjeuner et c'est avec le sangak sous la bras que l'on retourne à la maison. On pourrait écrire un livre entier sur le pain iranien. Au coin des rues, il n'est pas rare de d'abord sentir l'odeur des tâftun, sangâk, barbari ou autre lavâsh puis ensuite de voir une longue file attendant patiemment de recevoir ce fidèle ami qui accompagne le repas de chaque Persan depuis probablement plusieurs millénaires.
Alors que je suis entré dans une capitale iranienne vide, deux jours plus tard la vie reprenait son cours. Ici, la population oscille entre douze millions la journée et dix millions le soir. Quand je dis que la vie normale a repris son cours, il en va autrement dans le grand bazar, qui lui a son propre rythme. Alors que je voulais aller faire quelques emplettes, j'ai dû rapidement déchanter, car ici Mouharram continue. Balade l'après-midi dans entre les musées et les jardins du palais du Golestân, véritable havre de paix au milieu de cette jungle urbaine. Alors que je m'apprête à sortir des jardins, je suis interpellé par Shâban, un cordonnier bientôt à la retraite. Il parle un peu le français et me demande si je suis d'accord de discuter un peu avec lui. J'accepte avec plaisir, lui demande pourquoi il apprend la langue de Molière? Parce qu'il l'aime pardi! Bon, si je m'embête à ma retraite, je pourrai toujours me mettre au farsi.
En parlant de farsi voilà un mot typiquement d'ici, le ta'ârof. C'est difficilement traduisible car il fait partie intégrante de la culture iranienne mais en voilà deux exemples: mon hôte Ali, qui cuisine très bien, refuse que je fasse des compliments sur sa cuisine; si vous demandez le prix de la course à un taxi, il vous dira "C'est bon!", mais il désire bel et bien être payé!
Désirant envoyé un paquet en Suisse, nous sommes allés avec Ali à la poste centrale de Terhân. Là, j'ai eu le privilège d'expérimenter les services de poste iraniens. Experience drôle en qualité de touriste, mais qui lorsqu'elle devient quotidienne doit être rapidement énervante.
Brève impression de Tehrân fin octobre 2015: nasoplastie chez les femmes et les hommes, sections de métro ou de bus réservées uniquement à la gent féminine, mollahs avec smartphone à l'oreille, voile et maquillage surabondant cherchant cohabitation harmonieuse, horloge suisse accrochée au mur d'une mosquée, société à double face coincée entre l'espace public et l'espace privé.









