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jeudi 29 octobre 2015

Qormeh sabzi

Avant de quitter Rasht, j'ai passé une journée à Bandar-e Anzali avec deux iraniens que j'avais rencontré le jour précédent. On s'est baladé dans leur ville qui n'est franchement pas la plus jolie du pays, mais bon il y a la Caspienne. Ils ont d'ailleurs eu un peu de peine à comprendre mon obstination à vouloir m'immerger dans une eau pas très propre et selon eux trop froide. Une fois mon baptême caspien effectué, j'ai été convié à partager un repas dans leur maison, un régal! Cela fait deux semaines que je suis en Iran et les mots me manquent encore pour qualifier la saveur des mets locaux dont voici un bref florilège: halim-e gusht, dizi, djudjeh kabâb et mon préféré jusqu'ici khoresh-e qormeh sabzi (un ragoût aux légumes).

Même si j'ai conscience de ne pouvoir parler uniquement avec la partie la plus éduquée du pays (celle maîtrisant l'anglais), il est intéressant de prendre connaissance de ce point de vue. Cette frange de la population aimerait pouvoir s'exprimer librement, entre quatre yeux on avoue ne pas être pratiquant et la plupart de femmes ôterait volontiers ce fichu voile dans l'espace public. On sent qu'il y a une attente énorme de changement, reste à savoir quand et comment il arrivera. Ces échanges de point de vue sont autant d'occasions de me rappeler que je viens d'un pays où la liberté de s'exprimer est garantie. Ladan m'a dit que lorsque je ne suis pas content de ce qui se passe dans mon pays, je peux le dire haut et fort, qu'il faut profiter de le faire, alors qu'ici il en va bien autrement.





Je reprends la route, elle me mène de Rasht à Qazvin. La verdure des rives arrosées de la Caspienne disparaît au fur et à mesure que le bus gagne en altitude. Après deux heures de route, on atteint le plateau iranien qui s'étend depuis l'Alborz jusqu'au Golfe Persique (à peine plus grand que les Franches quoi!). Arrivé à Qazvin, je prends le chemin du bazar, mon nez s'extasie des  incroyables senteurs qui flottent dans l'air. C'est peut-être le dixième que je parcours depuis le début du voyage, mais impossible de me lasser de ces ambiances, couleurs, parfums. Je me balade dans le caravansérail, arrive sur la place de la mosquée du Vendredi: le ciel est bleu, la place est presque déserte, les couleurs des façades jouent avec le soleil, le temps s'arrête. Lendemain, une journée passée dans un taxi pour se rendre au château d'Alamut, perché à 1800 mètres d'altitude dans l'Alborz et qui trône sur une magnifique vallée. Il ne reste que quelques piteuses ruines mais il fut important il y a un peu moins de mille ans. C'est de là qu'Hassan-i Sabbâh envoyait des meurtriers perpétrer l'assassinat politique, d'où le surnom du château des Assassins. Au-delà des ruines, la route qui mène jusque-là est grandiose, des virages à n'en plus finir, parfois on évite de justesse bergers et troupeaux au beau milieu de la route et les cols à passer feraient pâlir le dernier vainqueur du Tour de France.

Je repars ensuite vers Tehrân. Je me pose au bord de l'autoroute, à peine le temps de donner du feu à un militaire qui rentre pour le week-end à la maison, qu'un minibus s'arrête et nous embarque. Les passagers et le chauffeur sont aimables et curieux. D'où viens-tu? Pourquoi l'Iran? Combien de temps tu vas rester? 
Une fois les présentations faites, ils continuent à palabrer entre eux et je me laisse bercer par la douce mélodie du farsi.  La route est courte jusqu'à Terhân. Aux abords de la ville les panneaux publicitaires pour de la bière locale (évidemment sans alcool) toise des portaits de Khomeini et Khamenei.
Sur le périphérique, on peut lire de signaux indiquant la direction à prendre pour le Golfe Persique et à travers le smog on devine quelques barres d'immeubles et la tour Milad. 
Je prends le métro et arrive au centre d'une ville d'une dizaine de millions d'habitants quasiment déserte, pour cause de Mouharram qui arrive à son point culminant avec le jour d'Achoura. Glace au safran au Pârk-e-Shahr avant de me rendre à la "Khayyam House", où je vais passer deux nuits avec d'autres voyageurs. Le matin, on part acheter le petit-déjeuner et c'est avec le sangak sous la bras que l'on retourne à la maison. On pourrait écrire un livre entier sur le pain iranien. Au coin des rues, il n'est pas rare de d'abord sentir l'odeur des tâftun, sangâk, barbari ou autre lavâsh puis ensuite de voir une longue file attendant patiemment de recevoir ce fidèle ami qui accompagne le repas de chaque Persan depuis probablement plusieurs millénaires.
Alors que je suis entré dans une capitale iranienne vide, deux jours plus tard la vie reprenait son cours. Ici, la population oscille entre douze millions la journée et dix millions le soir. Quand je dis que la vie normale a repris son cours, il en va autrement dans le grand bazar, qui lui a son propre rythme.  Alors que je voulais aller faire quelques emplettes, j'ai dû rapidement déchanter, car ici Mouharram continue. Balade l'après-midi dans entre les musées et les jardins du palais du Golestân, véritable havre de paix au milieu de cette jungle urbaine. Alors que je m'apprête à sortir des jardins, je suis interpellé par Shâban, un cordonnier bientôt à la retraite. Il parle un peu le français et me demande si je suis d'accord de discuter un peu avec lui. J'accepte avec plaisir, lui demande pourquoi il apprend la langue de Molière? Parce qu'il l'aime pardi! Bon, si je m'embête à ma retraite, je pourrai toujours me mettre au farsi.
En parlant de farsi voilà un mot typiquement d'ici, le ta'ârof. C'est difficilement traduisible car il fait partie intégrante de la culture iranienne mais en voilà deux exemples: mon hôte Ali, qui cuisine très bien, refuse que je fasse des compliments sur sa cuisine; si vous demandez le prix de la course à un taxi, il vous dira "C'est bon!", mais il désire bel et bien être payé!



Désirant envoyé un paquet en Suisse, nous sommes allés avec Ali à la poste centrale de Terhân. Là, j'ai eu le privilège d'expérimenter les services de poste iraniens. Experience drôle en qualité de touriste, mais qui lorsqu'elle devient quotidienne doit être rapidement énervante. 








Brève impression de Tehrân fin octobre 2015: nasoplastie chez les femmes et les hommes, sections de métro ou de bus réservées uniquement à la gent féminine, mollahs avec smartphone à l'oreille, voile et maquillage surabondant cherchant cohabitation harmonieuse, horloge suisse accrochée au mur d'une mosquée, société à double face coincée entre l'espace public et l'espace privé. 





mardi 20 octobre 2015

Le plateau arménien

Départ d'Erzurum en minibus. Halya me dit encore une fois de faire attention, le voyage se passe bien.
La couleur des montagnes oscillent entre le vert militaire et le jaune moutarde, alors que le bus file droit dans une vallée. On aperçoit parfois un pont ferroviaire rouillé, un mince fleuve qui serpente aux abords de la route. 
On franchit un col, une poignée d'arbres aux couleurs automnales apparaissent. En descendant, la route noire zigzague au milieu de cette nature vide dont la quiétude est bousculée par quelques camions ou bus errant par là. C'est sec, rude et si unique que cela en devient beau par la force des choses. Sûr qu'ici, les hivers doivent être longs et glaciaux.

En arrivant à Doğubayazıt, quelque chose frappe l'attention. Dans les rues les couleurs et les noms des banderoles de propagande changent complètement. Alors que le parti pro-kurde était, par exemple, interdit à Erzurum, ici pas une trace du parti de l'actuel président.
En me baladant dans la rue principale, on m'interpelle, me demande d'où je viens et on m'offre...le thé pardi! De retour à l'hôtel il en va de même. Au moment de quitter la Turquie, il est vraiment agréable de sentir cet intérêt curieux, bien que parfois non-dénué de dessein mercantile, chez les habitants de ce pays. Dire aussi que la communauté turque des Couchsurfeurs peut être fière d'elle de par son hospitalité, sa bienveillance et sa spontanéité.

Teşekküler Türkiye!





Je profite du deuxième jour passé ici pour aller voir le palais d'Ishak Pasha aux abords de la ville. Montée à pied et descente en voiture avec des locaux qui m'épargnent de marcher sous la pluie.

Avant de prendre le bus pour la frontière, je prends un thé dans une gargote du coin. Il n'y a que des Kurdes, les infos passent, un chef d'état que je ne nommerai pas passe sur l'écran, les mines, déjà ravinées par l'âpreté du climat, se referment un peu plus...On verra bien ce qui se passera le premier novembre...

Le bus part, passe devant le mont Ararat, point culminant du plateau arménien. À l'approche de la frontière, on dépasse une grosse file de camions de dix ou quinze kilomètres, peut-être plus. Prenant leur mal en patience, les camionneurs palabrent paisiblement au bord de la route, certains improvisent des "selfies" avec l'Ararat comme arrière plan.
A la douane pas question de laisser un touriste faire la queue. Les contrôles se passent bien et se ponctuent par un "Welcome to Iran mister". Jeudi, 15.10.15, à 09.26 heure suisse, avec un énorme sourire de gosse aux lèvres, limite les larmes aux yeux, j'entre en Iran...

Je prends un taxi pour la gare de Maku, me fais sûrement un peu arnaquer. Mais bon, cela fait partie du rôle de touriste. 
On traverse Maku et ses dix kilomètres de longueur, ville coincée dans un étroit canyon. Le taxi me dépose à la gare des bus. Le bus descend un toboggan géant de deux cents kilomètres de long et sept cents mètres de dénivelé négatif. Tabriz apparaît, où je suis accueilli par Hossein. L'écriture change, la mélodie de la langue aussi. Car même si dans cette province de nombreuses personnes parlent l'azéri ou l'arménien, le farsi reste néanmoins la langue officielle. 
Mon arrivée en Iran coïncide avec le début de Mouharram, moment où les gens se rassemblent et défilent de noir vêtus en tapant sur des grosses caisses et en portant le deuil du troisième imam, Hossein mort en martyre à Kerbala il y a bien longtemps. Les tambours résonnent encore alors que je m'endors sur le sol iranien. 

Lendemain après une partie de volley-ball, départ pour Jolfa, ville proche de la frontière avec le Nakhitchevan et l'Armenie. Dans la voiture encore une heure de chants miséricordieux à la mémoire de l'imam Hossein (apparemment c'est parti pour dix jours de suite). On arrive au monastère de Saint-Stéphanos, où l'architecture est du même type qu'en Macédoine et me renvoie deux mois en arrière. J'en oublierais presque que je suis en Iran. On reprend la route et passons par des paysages d'une beauté rare. Montagnes rouges à la texture cartonnée, rivière couleur carmin et ciel d'un bleu aussi rare que pur. De part et d'autre de l'Araxe, il y a des miradors d'où des soldats iraniens et azéris surveillent leur frontière respective et pour qui le temps doit passer bien lentement.
Je paie mon guide à la fin de la journée, en ne comprenant pas grand chose au sytème de convertion entre rials-tomans-euros-francs suisses.  






Le lendemain, ballade dans le bazar vieux de mille ans avec Hossein. On achète un cadeau pour sa copine suisse. Le vendeur lui demande d'où je viens. Un Suisse ses yeux s'illuminent et me dit haut et fort "pays de la liberté", puis s'interroge du pourquoi il est né en Iran et non ailleurs. Hossein, en bon philosophe, à la réponse la plus sage et adéquate: pour changer les choses...
Bus de nuit entre Tabriz et Rasht, au réveil la Caspienne, du vert partout et lorsque le regard porte au nord, les cîmes enneigées de l'Alborz sont là.
Arrivée à Rasht chez Ladan et Pyruzan. Une journée à parler visa, voyage, on passe de la musique traditionnelle iranienne à Gainsbourg et Brel. Un splendide morceau de musique persane emplit le salon, je suis comme envoûté et alors que normalement elle emmène au loin mon esprit, cette fois je suis bel et bien au bon endroit.


lundi 12 octobre 2015

Kara Deniz

Je suis parti difficilement d'Ürgüp, belle région, climat agréable et surtout une équipe de Couchsurfeur exceptionnelle. 
J'ai quand même réussi à me glisser dans le bus pour Trabzon. Cette fois mille mètres en moins l'espace d'une nuit. Lorsque le soleil se lève, il fait briller la mer Noire alors que le vert des collines renaît. Il est agréable de se retrouver à nouveau au bord d'une étendue d'eau. En Cappadoce j'ai discuté avec Anton, un Urkainien qui a participé aux manifestations de Euromaïdan où il a, entre autre, perdu un doigt. Me dire que sur la rive nord de cette mer que je longe se trouve la Crimée, l'Ukraine fait que les mots conflits, guerres, réfugiés sonnent différemment qu'il y a quelques semaines en arrière. Arrêt pause café à Ordu, les pêcheurs sont au bord de mer, quelques nuages apparaissent, la mer se teinte de bleu, gris et argent.




J'arrive relativement fatigué à Trabzon mais vais rapidement au consulat iranien afin d'obtenir mon visa d'entrée. On me dit gentiment qu'il faut revenir le matin suivant. Retour donc le matin suivant dès l'ouverture du consulat en quête du précieux sésame. Or, vu que je suis entré en Turquie avec ma carte d'identité, mon passeport ne porte aucune estampe turque, chose indispensable en vue de l'obtention du visa. On me dit d'aller chercher un papier au poste de police et après avoir déambulé dans les locaux de l'administration locale tels Astérix et Obélix lors de leurs douze travaux, on daigne bien me donner le document idoine. Retour au consulat d'Iran, on me dit que le document ne convient pas et me suggère d'aller en Géorgie (à un peu plus de 200 kilomètres de Trabzon) afin d'avoir le fameux "stämpf" dans mon passeport. J'embarque donc directement dans un bus pour Batumi, passe la frontière, vais jusqu'à la gare routière, achète un billet de retour. Le bus pour revenir à Trabzon part dans trente minutes...Trois heures plus tard le bus part enfin. On s'arrête pour faire le plein, un camion aux plaques kazakhes fait de même. Un Géorgien revient dans le bus avec un bonne vingtaine de cartouches de cigarettes et me donne quelques paquets pour passer la douane plus facilement, certains passagers ayant même eu le privilège de passer du caviar du côté turc. Chaque côté de la frontière est bien différent. Plage, alcool d'un côté et mosquée de l'autre...En passant la frontière, le douanier turc me fait remarquer que je n'ai passé que cinq heures en Géorgie, s'étonne un peu de l'absurdité de mon entreprise, je ne peux retenir un sourire malicieux mais finalement j'obtiens le cachet tant convoité. Trois heures plus tard, me voilà de retour à Trabzon. Bref, je suis allé en Géorgie.






Après une bonne nuit de sommeil, énième visite au consulat d'Iran. Encore un paiement et quelques photocopies à effectuer et j'obtiens le visa d'entrée pour l'ancienne Perse.
Je profite de déambuler un peu plus tranquillement dans Trabzon, vais voir un match de football de Trabzonspor, la fierté locale, avec Gokhan et Uygar, deux Couchsurfeurs du coin. Semaver et partie de tavla à Boztepe, le temps s'étire, petits footings sur le littoral, récits de voyage avec Martial, Baptiste et Kévin et puis Jérémie qui est arrivé mercredi passé. Comme les deux Fred auparavant, voilà encore un ami de longue date qui croise ma route. N'ayant pas encore vu Istanbul, il me convainc de retourner là-bas. Il faut dire aussi que le crachin "trabzonien" et l'expérience du principe des bars où les hommes arrivant sans compagnie féminine doivent rester entre eux n'ont pas peser lourd dans la balance. Vu que Jérémie n'y a que deux jours avant son retour sur sol helvétique, on prend l'avion et deux heures plus tard nous sommes de retour sur les rives du Bosphore.

Dimanche passé, après peu d'heures de sommeil, voilà que j'arrive à Erzurum. On sent rapidement que cette ville se situe à près de 2000 mètres d'altitude. Le paysage est saisissant, le brun des montagnes alentours est austère et n'a d'équivalent que l'âpreté du climat et le côté conservateur de la population locale. J'ai trouvé logement chez Hayal, Couchsurfeuse et étudiante en médecine. Encore une fois, au risque de me répéter, j'ai été reçu comme un roi : visite guidée, dégustation des spécialités locales et danse folklorique dans la pièce commune. Des moments simples mais ô combien précieux.





Je ne peux passer outre ce qui s'est passé ce week-end à Ankara. N'étant pas journaliste, ni politologue je ne m'aventurerai pas sur le chemin de l'explication, l'analyse et encore moins la théorie de bistrot... La voix d'Emily Loizeau suffira.