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jeudi 20 octobre 2016

Les amis de tes amis sont mes amis

Trois mois après être revenu dans mon monde, revu allègrement mes gens, repris mon rythme, voilà que le mode nomade commence à me titiller. Du coup, on repart vers l'Iran pour deux semaines. Peu de temps certes, mais l'intention est plus de revoir les personnes, alors inconnues, qui nous ont ouvertes leur porte voici presque douze mois plutôt que d'écumer toutes les routes de l'ancienne Perse. Prendre son temps, boire du thé (plein!) voilà un bon projet.

Bâle-Istanbul:

Dans le hall d'attente, le joli vacarme de la langue turque, quelques voiles par-ci par-là. On "s'ambiance" gentiment à défaut de parcourir les kilomètres lentement.
Escale à Istanbul, dans les couloirs de l'aéroport Atatürk, ça  n'arrête pas de grouiller, les destinations au panneau d'affichage sont aussi exotiques que variées: Ashgabat, Tachkent, Manille, Antanarivo, Le Cap, Mogadiscio, Baghdad, Erbil. Si un doute persistait, il est balayé du revers de la main: Istanbul est un des centres du Monde.
À peine trois heures de vol plus tard, les lumières de Téhéran apparaissent au milieu de la nuit en même temps que s'opère la mue des voiles pour la gent feminine.

Premières réimpressions:

- dans le taxi qui va de l'aéroport jusqu'à Téhéran la sensation d'immensité saute directement aux yeux. C'est très (trop?) sec, un peu désolé

- à travers la vitre le soleil tape déjà fort même s'il n'est que sept heures du matin et rappelle que l'on a perdu une dizaine de degrés de latitude

- l'air pollué de la capitale est toujours là, les embouteillages aussi

-premiers pas dans la rue pour aller prendre le métro, des "Welcome to Tehrân" et autres "Salam" viennent saluer l'étranger

- le gardien de l'entrée du métro laisse passer les touristes qui n'arrivent pas acheter un simple billet.

Il relativement rare que dans une ville aussi immense, le touriste ne soit pas noyer dans l'anonymat et qu'il soit autant considéré. Alors oui, Téhéran n'a pas la masse de touristes qu'engloutissent Paris, Rome ou encore Barcelone, mais les nombres ne sauraient tout expliquer. Une autre manière de percevoir tout cela est peut-être que les Iraniens ayant conscience que la presse internationale n'est pas tendre avec eux, tendent à réparer cela en mettant les bouchées doubles au niveau accueil et sympathie. On pourrait aussi, un peu naïvement, se dire que l'être humain est de manière générale bon avec ses semblables. Mais avec de telles théories, pas sûr que le Matin, le Blick se vendraient aussi bien, ni que des "personnes" comme Trump ou Le Pen puissent arriver où ils en sont actuellement.




Revenons au déplacement. Alors qu'il avait fallu plus de trois mois pour atteindre la Perse, voilà qu'en l'espace d'une petite dizaine d'heures, on est projeté au Moyen Orient. Il y a moins de vingt-quatre heures, on parlait de voyage, d'Iran à l'école et maintenant le sujet n'a pas changé mais on palabre devant un bon kebab en sirotant un verre de dough. Les kilomètres ont été avalés trop rapidement et il faudra deux, trois jours à mon cerveau pour comprendre ce qui se passe.

Téhéran, le grand bazar, mes hôtes m'y promènent et me conduisent jusqu'à Haj Ali Darvish Tea, qui se revendique comme étant la plus petite maison de thé d'Iran, sa modeste taille n’enlevant rien à la saveur du thé que l'on y sert. Ah! Le bazar, ses saveurs, ses couleurs, ses personnages atypiques à l'instar de ce vendeur d'artisanat venu d'Isphanan qui entre un anglais parfait, un allemand plus que correct, quelques mots de français me convainc sans trop de peine à repartir avec quelques pièces de son échoppe. Chaque bazar a sa propre histoire, ses spécificités, s'il fallait un mot pour caractérisé celui de Téhéran: énorme! Pas sûr qu'en une journée on puisse parcourir toutes ses galeries.



Après deux jours dans les rues de la capitale avec sa pollution et ses embouteillages infernaux, besoin d'aller voir un peu ailleurs. Après quelques tergiversations, on met finalement le cap sur Sanandaj, Kurdistan iranien. En attendant le bus au terminal-e gharb, on reste incrédule quant aux différentes destinations proposées: Istanbul, Solemanieh, Erbil, Bakou, Tbilissi...




Une fois sorti des derniers faubourgs de Téhéran, le paysage se résume à d'énormes étendues désertiques avec ci et là quelques montagnes pelées situées alentours. Tout défile lentement et les autres véhicules sur l'autoroute semble aller au ralenti.

Arrivée à Sanandaj, chez Atta, un ami d'un ami qui vous fait sentir dès les premiers instants comme "à la maison". Quel personnage cet Atta: propriétaire d'un café; depuis qu'il a divorcé de Leïla (qu'il aime encore),  il collectionne les "girlfriends"; il a perdu sa fille il y a peu de temps, d'où une certaine dépendance à l'élixir prohibé par sa religion, mais Atta est en sevrage; c'est aussi un guide hors pair de sa ville, allant même jusqu'à convier le touriste que je suis au mariage de sa nièce. Il faudrait bien des pages pour décrire de manière exhaustive et précise ce qu'est un mariage traditionnel kurde. En voici quelques brèves impressions:
 
- en début de soirée,  femmes et hommes sont de chaque côté de la salle, entre eux se trouve la scène où sont installés les mariés

- les femmes dansent en premier, pendant que le hommes observent tout cela en buvant le thé (ou plus officieusement de l'arak sagi)

- la danse est  traditionnelle, la musique est bien trop forte et les basses sont poussées au maximum

- à mesure que le temps passe, les hommes rejoignent les femmes sur la piste de danse

- le touriste est même convié à y faire quelques pas (maladroits), bras dessus-dessous avec, entre autres, le sosie kurde du Che Guevera

- la musique du mini-orchestre est parfois stoppée pour annoncer les bons voeux d'un membre de l'assemblée qui se sera au préalable délesté de quelques tomans

- les mariés, impassibles, regardent le tout et n'entreront en scène que pour la partie finale de la fête.













On quitte Sinne ou Senna pour se rendre à Uraman avec un arrêt déjeuner à Marivan. Les quelques cent vingt kilomètres de routes se résument en rampes à n'en plus finir, le moteur du minibus étant tiré plus que de raison mais qui, finalement, tiendra jusqu'à bon port.





Marivan, le lac, la chaleur écrasante, le poisson grillé à moins de dix dollars...Une fois le poisson digéré et quelques thés plus tard, on reprend la route pour Uraman. Les monts Zagros encore et toujours, mais on apprécie un peu plus leur splendeur car le soleil est plus bas dans l'horizon et laisse apparaître des couleurs plus nuancées que le reste de la journée. Arrivée à Uraman, on doit attendre près de la "maison de Mahmoud", car ici pas de nom rue. On se trouve dans une sorte de Villars-sur-Fontenais kurde, ajoutez-y le bus qui emmène les gamins à Montvoie pour skier l'hiver venu et le décors est replanté. On reste deux journées ici, le temps de contempler le paysage et même de se laisser inviter à pique-niquer avec une famille kurde que l'on a simplement croiser dans une tchaîkhane. Appartement, il est coutumier pour les Iraniens de convier les gens de passage à partager leur repas. On serait bien inspiré de repoduire cette manière de faire, tant elle est enrichissante aussi bien pour le voyageur que pour la personne qui reçoit.
Chez Mahmoud, son père est coincé entre son rôle de père de famille traditionnelle à tenir et celui de boute-en-train prêt à bondir sur n'importe quelle occasion pour un trait d'humour bien sarcastique.








Avant de repartir sur les bords de la Caspienne pour revoir Ladan et sa famille, arrêt à Hamedan, une des plus vieille cité d'Iran. On y contemple le mausolée de Baba Taher et celui d'Avicienne. On se perd dans le bazar et finalement y achète quelques poteries de Lalejin. On retrouve aussi la ferveur de mouharram, qui n'est pas vraiment commémoré du côté kurde, et les habits redeviennent noirs pour porter le deuil de l'imam Hossein tué à Kerbala voilà bientôt mille deux-cents ans.








Hamedan-Rasht:

On commence par gagner encore quelques mètres d'altitude avant de plonger vers la Caspienne et son agréable climat. A nouveau des montagnes magnifiques, de l'ocre cette fois et des ombres qui donnent ce côté "carton" à ces mastodontes de roche.
A Rasht, je suis à nouveau accueilli par Ladan et sa famille de manière aussi incroyable que généreuse. On croise Lee, un jeune néerlandais qui a déjà parcouru une bonne partie de l'Asie en faisant du stop. Après trois jours passés à manger, on remonte en levant le pouce vers Téhéran pour revoir Ali avant de repartir vers l'Europe. Le stop, voilà un moyen de se déplacer encore peu exploité de mon côté et qui requiert patience et lenteur, de belles vertus à cultiver.







Paeez

Grenades mûres, citrouilles et courges sur les étals au bord des routes,
Les drapeaux noirs se hissent dans les rues pour mouharram
Le nature du Kurdistan après le vert printanier prend des teintes jaune brûlé





samedi 2 juillet 2016

Et ensuite?


Goiânia, accueil royal chez Rafael, refaire le monde en "portuñol", d'un œil bienveillant voir les heureux changements qu'engendrent la venue de Felipe en se disant que c'est aussi un voyage merveilleux que de fonder une famille. On part le temps d'un week-end pour la Chapada dos Veadeiros, un splendide parc naturel situé au nord de Brasilía. Le changement est radical. Après le dense fourmillement du sud-est asiatique, place aux grandes étendues du centre brésilien où la densité de population tend vers zéro.  Ce n'est pas encore les champs de soja de plus de deux cents kilomètres de longs, mais on ressent l'immensité du continent américain. Journée du samedi passée entre deux cachoeiras, dix kilomètres de randonnée, excellent risotto puis soirée de forro où l'on tente maladroitement quelques pas de danse.  Sur la route du retour, on fait un crochet par Brasilia, histoire de revoir ce projet utopique qui pour une fois a pris forme et où Marcia nous accueille chaleureusement entre deux diatribes contre l’(ex?)-présidente Roussef. 






Après l’ambiance plutôt artificielle des beaux quartiers de Goiânia, où la tenue vestimentaire de la gente féminine se calque sur le modèle « Desperate Housewifes/Beverly Hills » le tout parsemé de démesure anatomique (au naturel comme au "chirugiquement-esthétisé") propre au Brésil, on arrive à Belo Horizonte. Ambiance  plus bohème, plus agréable aussi. Sur une terrasse du centre, impression étrange de se retrouver au Prater ou à la Kulturbrauerei, l'ouïe étant ici le seul sens qui permette de faire la distinction nette  avec la capitale allemande. A quelques dizaines de kilomètres de là se trouve Inhotim, un centre d’art contemporain érigé au milieu de la forêt tropicale. Pur bijou d’ingéniosité et d’originalité sans oublier une touche marketing qui chagrine un peu. Quelques clichés ci-dessous, feront sans doute plus l’affaire qu’une description audacieuse et maladroite.










Dimanche à Belo Horizonte, son marché central où se côtoient fromages du coin, bouteilles de cachaças artisanales, fruits frais, stands de boisson, de nourriture et aussi plus surprenant des échoppes de protéines et autres compléments alimentaires pour les adeptes de crossfit ou autre champion de bodybuilding. Pour ma part, dégustation de l’incontournable du lieu: le foie grillé avec des oignons et des jiló (sorte d’aubergine verte), source de fer garantie même à onze heures du matin. 




Sur la route reliant Belo Horizonte à Rio de Janeiro il y a, niché dans un cirque de montagnes, un véritable joyau d’architecture baroque nommé Ouro Preto. L’ancienne Vila Rica, ses églises, ses rues en pente, ses points de vue plus splendides les uns que les autres, son atmosphère paisible, son air pur qui font presque penser à un village des Alpes. On est certes au Brésil, mais surtout au calme et trois jours à flâner dans cette petite bourgade sont des plus agréables. Mais bon si l’on choisit de repartir s’est pour aller voir sa cousine Tiradentes et surtout aller mettre un point d’orgue à ce chapitre de presque un an à Rio de Janeiro. 





La flotte de Cabral débarquant dans la baie de Guanabara en janvier on la nomma Ria de Janeiro (baie de janvier). Puis, suite à une confusion linguistique, la baie devint rivière si bien que maintenant elle se nomme Rio de Janeiro. Voilà pour l'étymologie du lieu, le gentilé étant carioca et venant de la contraction des mots tupis kara'iwa (hommes blancs) et oka (maison).

Trois semaines dans la cité merveilleuse qui passent relativement vite malgré un début de séjour où le ciel était plutôt gris et le mercure oscillant autour des quinze degrés. Pas de quoi crier au scandale ou de dire qu’il y fait très froid pour un petit Suisse. Or, n’osez même pas prétendre devant un carioca que la température est relativement clémente, à coup sûr vous essuierez un cinglant muito frio couplé d’un regard aussi effaré que l’on puisse vivre dans des régions plus froides que réprobateur tant cela relève de l’hérésie. Il est cocasse de voir une partie de la population se couvrir de manteaux, vestes et autre bonnets. Il ne manque plus que les lattes et la poudreuse pour que le tableau soit complet. Si le côté nature de Rio est une richesse incontestable, la culture n’est pas en reste. Et cela tombe bien lorsque dame météo joue à la diva, on peut aller voir quelques musées et surtout aller s'imprégner de l’ambiance "sambaesque" à Lapa, qui pluie ou non, a toujours lieu.

Une fois le crachin parti, le doux soleil de l'hiver brésilien devient le meilleur des compagnons pour aller voir la ville en prenant un peu de hauteur.  Je revois Dawid, ami et ancien colocataire lors du séjour à Salamanca. Il m’emmène au sommet de la pedra dois irmãos qui trône au bout de la plage de Leblon. N’ayant pas encore terminer de refaire le monde avec Rafael, il vient passer un week-end aussi splendide qu’avare en heures de sommeil dans la cité carioca. Le monde n’étant toujours pas terminé, il faudrait continuer notre labeur d’un côté ou de l’autre de l’Atlantique, le rendez-vous est pris.

Le court déplacement à Niterói sur l’autre rive  vaut son pesant d’or.  A mesure que l’on se rapproche du port, la vue panoramique de Rio se dessine peu à peu. Le riche héritage architectural d’Oskar Niemeyer de ce côté passe presque inaperçu tant la « carte postale » sur la rive opposée est splendide. Les cariocas sont d’ailleurs assez chauvins lorsqu’ils disent que l’unique raison qui justifie la visite de Niterói est la vue sur Rio, qui bien sûr est pour eux la plus belle ville du monde. Malgré cette petite pointe de chauvinisme, il est difficile de leur donner tort. J’y passe un après-midi sans fin aux saveurs oniriques qui font oublier que tout ne tourne pas rond ici entre scandales politiques, retard dans les infrastures qui accueilleront les Jeux Olympiques, pollution du littoral et niveau de violence encore et toujours élevé. Mais bon, sûr que pour le temps des Jeux, on montrera ce qui va bien, on dira que ce sont les plus beaux J.O. que l'Histoire ait connus (comme à chaque fois) et puis une fois les poches des sponsors bien remplies, on passera au marché suivant sans trop se soucier de ce qui se passe ici.



Randonnée jusqu'à la Pedra de dois irmãos
Couché de soleil sur la muretta da Urca
Sandwiches et jus frais au bar Nectar
Pickpockets agiles et gringos incrédules sur Copacabana 
La nature au sens propre sur la plage Abricó 
Obrigado Rio de Janeiro













On avait cru, avec candeur, que le voyage avait estompé, apaisé, balayé des questions un semblant existentielles, mais voilà qu’au terme de cette belle aventure, elles refont surface, reviennent comme par enchantement. Revenir, voilà un beau projet maintenant, plus qu’un projet, une nécessité, un besoin. Alors ne pas faire la fine bouche, profiter de Rio de Janeiro mais revenir à du plus authentique, du plus simple aussi. Du terroir jurassien, des sourires et des rires connus, ne plus débiter les mêmes phrases d’introduction qui a la longue sont devenues un peu redondantes et presque ennuyantes. Revenir pour sans doute repartir un jour, mais avant toute nouvelle esquisse de projet, revenir. On s’est acheté une année de temps libre pour réaliser des choses « exceptionnelles » mais qui avec un minimum de recul le sont relativement peu… Ce qui est exceptionnel c’est d’avoir un système, certes perfectible, mais qui permette de partir et de revenir comme si rien n’avait changé. Contribuer à nouveau à ce système en guise de reconnaissance, certes minimale, voilà la jolie suite qui m’attend!









Le temps s'échappe à tire-d'aile? Sois sans peur.
Et l'heureux sort n'est pas éternel? Sois sans peur.
Profite de l'instant que vaut la fortune.
Sans regret, sans regard vers le ciel, sois sans peur.

Khayyâm