Expérience du zurkhâneh (littéralement maison de force), sorte de fitness à la mode iranienne datant de l'époque pré-islamique. Rituels spécifiques, épreuves et respect de certaines règles morales et éthiques composent une séance du zurkhâneh. Ici, pas question de passer une ou deux heures à refaire le monde avec son voisin, s'admirer devant le miroir ou encore de pavoiser en gonflant ses biceps avec un sourire californien. Pendant l'heure consacrée aux exercices, les pahlevân (athlètes) suivent le rythme effréné du tambour joué par le morshed ("guide"). J'ai poussé la porte de ces salles de force, sans savoir vraiment si l'étranger que je suis allait être accepté dans ce lieu de tradition ancestrale, un peu comme si un Iranien faisant du tourisme en Suisse allait voir un match de hornuss. Première approche à Shiraz en mode spectateur exclusif puis à Yazd dans un cadre un peu plus touristique. À la fin de la séance, je demande si je peux revenir dans deux jours pour non plus regarder mais participer. La réponse est positive. Quarante-huit heures plus tard, après avoir enfilé le pantalon traditionnel que l'on me prête, je me retrouve à faire des pompes, sautiller sur place, étirer et renforcer les épaules en faisant balancer des massues en bois et suis même invité à tournoyer au milieu du cercle. Je dois avouer que je suis bien maladroit et qu'il me faudrait bien deux trois mois de pratique pour être un peu plus à mon aise. Je reste bouche bée devant un pahlevân qui jongle avec quatre massues ou encore en voyant un gamin d'à peine douze ans qui tourne telle une toupie pendant plus de deux minutes.
Je prends le bus pour Yazd, il se faufile entre les Zagros, les poèmes et le vin d'antan se dissipent peu à peu. Les tâches noires de troupeaux de moutons avec les bergers cigarettes au bec contrastent avec la musique pop iranienne émanant des haut-parleurs du bus. À mon grand plaisir, le ciel ne fait pas dans l'originalité et reste bleu. Le paysage semble s'immobiliser pendant trois ou quatre heures, seules les formes des montagnes alentours bruissent légèrement et apportent un sentiment de déconnection et d'apaisement. Aux abords de la route principale, des pistes partent vers les oasis, on aperçoit le nuage de poussière d'une voiture se dirigeant vers les montagnes, on s'imagine être au volant et rouler jusqu'au sommet. Ces mêmes montagnes servent aussi de point de repère spatio-temporel, car dès que le relief s'efface, on a l'impression que le bus se retrouve en pleine mer, où l'horizon serait infini. En portant le regard vers le ciel, la lune apparaît en plein après-midi et doit se demander si ce qu'elle voit n'est pas son propre reflet. Les villages en pisé sont comme camouflés dans le décor et signalent leur présence uniquement grâce au dôme bleu-turquoise de leur mosquée. Un des plus beaux trajets en bus, assurément.
A Yazd, je reste une petite semaine à l'Orient hôtel. L'occasion de rencontrer quelques voyageurs. Je me joins à deux Hollandais et un Espagnol pour aller visiter le temple zoroastrien de Chak Chak perché sur un flan de montagne. En parlant de montagne, Yazd est bâtie au pied de la chaîne de Shir-kuh (la montagne du lion), qui culmine aux alentours des 4000 mètres d'altitude. Avec Selmar, un des deux Hollandais, on décide d'aller voir si la vue vaut la peine depuis là-haut, on est pas déçu d'avoir été curieux.
Flânage dans le vieux Yazd, avec ses maisons construites en pisé, ses tours à vent, son bazar, son temple du feu. Apparemment, il est possible de monter sur le toît d'une mosquée moyennant négociation. Arrivant à la mosquée, le gardien me dit qu'elle est fermée mais m'accorde malgré tout cinq minutes de visite, je lui demande si je peux aller en haut, il me fait signe que non. Je sors un billet de dix Khomenei, ses réticences s'évaporent aussi vite qu'une goutte de pluie dans le désert et je me retrouve à contempler la ville d'en haut. Plus tard, sur la terrasse de l'Orient hôtel, le soleil disparaît lentement, les montagnes environnantes réapparaissent, quelques pistaches à gringoter, un peu de thé brûlant sorti du samovar, une journée en Perse.
La ville est coincée entre deux déserts, le Dasht-e Kevir au nord et le Dasht-e Lut à l'est. Le climat désertique de Yazd y à l'homme. Certes, il s'est arrangé d'avoir de l'eau via l'ingénieux réseau des qanats mais la sécherre et le froid nocturne font que la peau s'écaille et ressemble de plus en plus à celle d'un serpent en mue. On songe au climat de Shiraz qui paraissait, en comparaison, presque humide et on tremble déjà à l'idée d'aller jusqu'à Kerman, ville perchée à 1800 mètres d'altitude au creux d'une vallée du massif du Payeh.
Avant de me rendre à Kerman, je fais halte au caravansérail Zein-O-Din, dans le désert. Pendant le trajet, le chauffeur de taxi s'évertue à me dire qu'une nuit ici c'est assez, qu'il n'y a rien y à faire et son rire bruyant d'apparaître pour me faire part de son incrédulité. Je reste stoïque et me dis que si "rien à faire" signifie regarder les étoiles et se promener dans le silence du désert, alors cela me va très bien. Balade dans le désert, un motard surgit de nulle part, pneu à moitié crevé, il va sûrement à la ville chercher de quoi réparer.
Après deux nuits passées ici, je me dis que c'est le moment de tenter de faire un peu de stop. Je griffonne Kerman sur un bout de carton, un employé du caravansérail fait de même en farsi. J'ai à peine le temps de tendre mon bout de carton qu'un bus s'arrête, me charge, trois heures et trois francs plus tard j'arrive à Kerman. Je suis accueilli par Nadia, une Suissesse, vivant ici. Répétition du groupe de musique traditionnelle de son copain, trios de setars, voix cristalline, daf et tomback. Finalement c'est pas si terrible que cela ces 1800 mètres d'altitude.





















