Translate

lundi 30 novembre 2015

Zurkhâneh

Expérience du zurkhâneh (littéralement maison de force), sorte de fitness à la mode iranienne datant de l'époque pré-islamique. Rituels spécifiques, épreuves et respect de certaines règles morales et éthiques composent une séance du zurkhâneh. Ici, pas question de passer une ou deux heures à refaire le monde avec son voisin, s'admirer devant le miroir ou encore de pavoiser en gonflant ses biceps avec un sourire californien. Pendant l'heure consacrée aux exercices, les pahlevân (athlètes) suivent le rythme effréné du tambour joué par le morshed ("guide"). J'ai poussé la porte de ces salles de force, sans savoir vraiment si l'étranger que je suis allait être accepté dans ce lieu de tradition ancestrale, un peu comme si un Iranien faisant du tourisme en Suisse allait voir un match de hornuss. Première approche à Shiraz en mode spectateur exclusif puis à Yazd dans un cadre un peu plus touristique. À la fin de la séance, je demande si je peux revenir dans deux jours pour non plus regarder mais participer. La réponse est positive. Quarante-huit heures plus tard, après avoir enfilé le pantalon traditionnel que l'on me prête, je me retrouve à faire des pompes, sautiller sur place, étirer et renforcer les épaules en faisant balancer des massues en bois et suis même invité à tournoyer au milieu du cercle. Je dois avouer que je suis bien maladroit et qu'il me faudrait bien deux trois mois de pratique pour être un peu plus à mon aise. Je reste bouche bée devant un pahlevân qui jongle avec quatre massues ou encore en voyant un gamin d'à peine douze ans qui tourne telle une toupie pendant plus de deux minutes.






Revenons à Shiraz: une belle semaine passée chez Behzad, une mosquée pleine de couleurs, dégustation de faloudeh, sorte de vermicelles de riz glacés arrosés d'eau de rose et avant de repartir Faravat de concocter un mirza ghasemi, déliceux plat de son Gilán natal à base d'aubergines.






Je prends le bus pour Yazd, il se faufile entre les Zagros, les poèmes et le vin d'antan se dissipent peu à peu. Les tâches noires de troupeaux de moutons avec les bergers cigarettes au bec contrastent avec la musique pop iranienne émanant des haut-parleurs du bus. À mon grand plaisir, le ciel ne fait pas dans l'originalité et reste bleu. Le paysage semble s'immobiliser pendant trois ou quatre heures, seules les formes des montagnes alentours bruissent légèrement et apportent un sentiment de déconnection et d'apaisement. Aux abords de la route principale, des pistes partent vers les oasis, on aperçoit le nuage de poussière d'une voiture se dirigeant vers les montagnes, on s'imagine être au volant et rouler jusqu'au sommet. Ces mêmes montagnes servent aussi de point de repère spatio-temporel, car dès que le relief s'efface, on a l'impression que le bus se retrouve en pleine mer, où l'horizon serait infini. En portant le regard vers le ciel, la lune apparaît en plein après-midi et doit se demander si ce qu'elle voit n'est pas son propre reflet. Les villages en pisé sont comme camouflés dans le décor et signalent leur présence uniquement grâce au dôme bleu-turquoise de leur mosquée. Un des plus beaux trajets en bus, assurément.

A Yazd, je reste une petite semaine à l'Orient hôtel. L'occasion de rencontrer quelques voyageurs. Je me joins à deux Hollandais et un Espagnol pour aller visiter le temple zoroastrien de Chak Chak perché sur un flan de montagne. En parlant de montagne, Yazd est bâtie au pied de la chaîne de Shir-kuh (la montagne du lion), qui culmine aux alentours des 4000 mètres d'altitude. Avec Selmar, un des deux Hollandais, on décide d'aller voir si la vue vaut la peine depuis là-haut, on est pas déçu d'avoir été curieux.
Flânage dans le vieux Yazd, avec ses maisons construites en pisé, ses tours à vent, son bazar, son temple du feu. Apparemment, il est possible de monter sur le toît d'une mosquée moyennant négociation. Arrivant à la mosquée, le gardien me dit qu'elle est fermée mais m'accorde malgré tout cinq minutes de visite, je lui demande si je peux aller en haut, il me fait signe que non. Je sors un billet de dix Khomenei, ses réticences s'évaporent aussi vite qu'une goutte de pluie dans le désert et je me retrouve à contempler la ville d'en haut. Plus tard, sur la terrasse de l'Orient hôtel, le soleil disparaît lentement, les montagnes environnantes réapparaissent, quelques pistaches à gringoter, un peu de thé brûlant sorti du samovar, une journée en Perse.
La ville est coincée entre deux déserts, le Dasht-e Kevir au nord et le Dasht-e Lut à l'est. Le climat désertique de Yazd y à l'homme. Certes, il s'est arrangé d'avoir de l'eau via l'ingénieux réseau des qanats mais la sécherre et le froid nocturne font que la peau s'écaille et ressemble de plus en plus à celle d'un serpent en mue. On songe au climat de Shiraz qui paraissait, en comparaison, presque humide et on tremble déjà à l'idée d'aller jusqu'à Kerman, ville perchée à 1800 mètres d'altitude au creux d'une vallée du massif du Payeh. 













Avant de me rendre à Kerman, je fais halte au caravansérail Zein-O-Din, dans le désert. Pendant le trajet, le chauffeur de taxi s'évertue à me dire qu'une nuit ici c'est assez, qu'il n'y a rien y à faire et son rire bruyant d'apparaître pour me faire part de son incrédulité. Je reste stoïque et me dis que si "rien à faire" signifie regarder les étoiles et se promener dans le silence du désert, alors cela me va très bien. Balade dans le désert, un motard surgit de nulle part, pneu à moitié crevé, il va sûrement à la ville chercher de quoi réparer.








Après deux nuits passées ici, je me dis que c'est le moment de tenter de faire un peu de stop. Je griffonne Kerman sur un bout de carton, un employé du caravansérail fait de même en farsi. J'ai à peine le temps de tendre mon bout de carton qu'un bus s'arrête, me charge, trois heures et trois francs plus tard j'arrive à Kerman. Je suis accueilli par Nadia, une Suissesse, vivant ici. Répétition du groupe de musique traditionnelle de son copain, trios de setars, voix cristalline, daf et tomback. Finalement c'est pas si terrible que cela ces 1800 mètres d'altitude.






mercredi 18 novembre 2015

Takhte Nard

Avant de repartir au Sud, un après-midi passé à Terhân chez une équipe d'artistes vivant en colocation. Goûté au vin maison, dansé, ri... J'en aurais presque oublié que je suis loin de chez moi. Or, en revenant chez Ali, la densité du traffic et la cacophonie qui va avec sont là pour me rappeler que la riante Ajoie est bien loin. À présent une idée en tête, sortir de cette métropole dans laquelle on se sent écrasé et qui absorbe l'énergie des fourmis la parcourant. Départ de Tehrân sous la pluie et le froid, accolade chaleureuse avec Ali et smog à couper au couteau que le bus transperce avec peine en partant vers le désert. Retour à Esfahan, le ciel est bleu, il y a de l'eau dans la rivière (quatre jours auparavant elle était encore à sec), je suis fatigué et barbouillé. Peut-être que le vin maison d'hier y est pour quelque chose. Je retrouve Ahmad et aussi Baptiste un joyeux jardinier français recontré à Trabzon qui a entrepris un tour du monde des jardins à vélo. Comme quoi il y a les sportifs et les autres... Je profite de son expertise en botanique pour mettre des noms sur la végétation des jardins d'Esfahan, partageons notre expérience du voyage jusqu'ici, avalons grosse quantité de thé ou de café et nous laissons rêvasser sur la place royale. Rêverie qui est quelques fois bousculée par la curiosité des quidams. On ne compte plus les "Where are you from?", "How old are you?", "Why did you come to Iran?" et même "Are you married?". A l'inverse du tar'of, où les réponses sont des plus évasives, les questions sont d'une précision helvétique et la limite entre ce qui est privé ou pas est beaucoup plus ténue ici.  Ajoutez à cela la curiosité intarissable des locaux, si bien que parfois il faut décliner ses discussions spontanées si l'on souhaite un brin de tranquillité.

On parvient petit à petit à ressentir le rythme de la semaine iranienne, encore une ou deux semaines et il sera assimilé. En revanche, pour le rythme de la journée du Perse moyen, il faudra repasser.
Alors qu'à Tehrân on avait refusé que j'envoie un Takhte Nard (jeu de jacquet) en Europe sous prétexte que c'est  potentiellement un jeu d'argent et donc interdit en Iran, il en va autrement à Esfahan. Après un premier refus, une cliente palabre quelques instants avec l'employée postale et comme j'ai le statut de touriste, on est bien d'accord d'envoyer l'objet prohibé vers le Vieux Continent. Il a été emballé et payé. Reste  à savoir non pas quand il arrivera à bon port mais plutôt s'il y parviendra. 


Je prends le bus pour Shiraz encore abasourdi par les événements tragiques de Paris. Le peu de personnes avec qui j'ai parlées de cette barbarie ne s'identifient pas à "ça" (à prendre dans le sens le plus vulgaire et dénigrant possible). Le soleil se couche sur le désert, la nuit prend son aise. Dernier arrêt pipi-prière avant d'arriver dans la ville d'Hafez et Sa'di les "deux poètes soufis, amoureux, ivres et génies littéraires"(Patrick Ringgenberg).
Au réveil, le bleu du ciel se marie à merveille avec le beige des anciens bâtiments de la ville. Il n'est pas rare que le nez croise avec plaisir un jasmin en fleurs. Les Monts Zagros entourent la capitale de la province du Fars qui s'étend sur des dizaines de kilomètres, trois fois la Vallée de Delémont, peut-être même quatre. La notion de ville à l'échelle suisse est largement dépassée et l'on redescend avec la peur d'être engloutit par ce monstre urbain.

Je visite le mausolée de Shah Cheragh, un homme effectue sa prière vêtu d'un pull sur lequel le mot FRANCE est inscrit...Troublant. Dans le bazar, les commerçants passent la pause de midi à jouer au backgammon en attendant que la frénésie commerçante reprenne. 

À la fin de la deuxième journée, je trouve un point de vue pour apprécier le couché de soleil sur la ville. Lorsque le soleil va se cacher derrière les montagnes, la ville réapparaît, le ciel se teinte de couleurs insoupçonnées, le rouge et le bleu s'en donnent à cœur joie dans leur variation les plus subtiles et quelques nuages épars ajoutent leur touche au tableau. Je suis bien content d'avoir mes yeux et mon appareil photo pour admirer le spectacle, mais il m'aurait fallu une toile, de la peinture, un pinceau et surtout du talent pour restituer au mieux ce qui s'offrait à moi depuis mon perchoir.
Troisième journée passée à Persepolis (Takht-e Jamshid), ville fondée par Darius le grand et utilisée comme lieu de célébration du Nawrooz, le Nouvel-An persan à l'équinoxe de printemps. Sur la route, on aperçoit un panneau indiquant:  Tehrân 890 kilomètres. Chiffres à l'appui, l'Iran étale sa grandeur.

lundi 9 novembre 2015

Persepolis 1 - Esteghlal 1

En arrivant en Iran, j'avais en tête l'idée d'aller voir le match de football entre les deux clubs phare de la capitale, à savoir, Persepolis et Esteghlal. Alors lorsqu'Ali m'a dit que le fameux derby aurait lieu à peine une semaine après mon arrivée à Terhân, j'ai cherché un moyen de me procurer un billet. Vu que sur Internet il faut donner son numéro de carte d'identité iranien, je suis allé au stade sans laisser-passer et bien m'en a pris, car pour à peine 3-4 francs j'ai pu assister à la partie. Le spectacle qui m'intéressait le plus, sans vouloir discréditer le niveau du football iranien, était dans les gradins. Là, jeunes et moins jeunes sont bien plus passionnés que pour Mouharram. J'ai reparlé de cet événement religieux avec quelques locaux et il semblerait qu'à Terhân on profite de l'occasion pour pouvoir sortir, côtoyer des personnes du sexe opposé, échanger numéro de téléphone, contact Facebook ou Instagram sans que la police ne vienne perturber ces jeux de séduction normalement prohibés dans l'espace public.



Retour au stade Azadi, plein comme un œuf pour l'occasion: d'un côté les rouges de Persepolis de l'autre les bleus d'Esteghlal. Des chants incessants pendant les nonante minutes, des vendeurs de thé, de cigarettes, de graines de sésame, des encouragements mais aussi pas mal d'insultes envers l'arbitre, les adversaires et aussi quelques engueulades entre supporters du même camp. Un match de football en Iran mais dont on aurait pu imaginer qu'il se déroule ailleurs dans le monde en changeant quelques détails: alcool autorisé, choripan, un brin de folie en plus et on est de retour au pays des Gauchos. Ou encore: on garde les mêmes couleurs, on enlève 89'000 spectateurs sur les 90'000 présents, on change le farsi pour quelques mots de patois aidjôlat et nous voilà au stade du Tirage pour un bon vieux FC Alle-FC Porrentruy. 

Je quitte la capitale iranienne en bus. A peine sorti de la zone urbaine et l'on retrouve un paysage semi-désertique dont on avait presque oublié l'existence. Durant le trajet, une grand-maman passe son temps à me donner à manger: pistaches, cornichons et j'en passe. Je passe une nuit à Qom, chez Kamran ou plutôt dans son dortoir de l'université en compagnie de ses colocataires: deux Afghans, un Irakien et un Pakistanais. On parle famille, religion, voyage, salaire... Le Pakistanais m'assure qu'il est possible d'aller en bateau jusqu'à Karachi puis de faire de même jusqu'en Inde. Mes yeux s'écarquillent et je me retrouve presque devant un choix. Dois-je pousser vers l'Est, continuer ma route par voie maritime puis terrestre afin de poursuivre mon périple jusqu'en Asie du Sud-Est; ou alors de prendre mon temps en Iran et ensuite prendre un vol pour rejoindre la Thaïlande où j'ai pris rendez-vous avec une bonne équipe pour Nouvel-An? Bon je disserte peut-être pour rien car je n'ai pas encore renouvelé mon visa, donc une chose après l'autre. 

Sur la route entre Qom et Kashan le paysage fait grise mine. Il pleut dans le désert! À main gauche, quelques collines plissées. À main droite, c'est plat et l'horizon prend fin uniquement parce que la grisaille sature l'atmosphère. On quitte Kashan avec la même couleur "asphalte d'autoroute" agrémentée d'un air froid qui ne daigne pas s'en aller, l'hiver arrive en Perse. Après une heure de route on amorce la montée vers Esfahan, le soleil perce furtivement les nuages, finalement il gagne la partie et les montagnes mornes regagnent en splendeur. On arrêterait volontiers le bus simplement pour les contempler une heure ou deux un verre de thé à la main. L'échelle du paysage est tellement grande que l'on  a l'impression d'avancer au ralenti, le concept de vastitude surhumaine évoquée Annemarie Schwarzenbach est en adéquation totale avec ce lieu. 

Un long bout droit d'autoroute mène vers la ville que les Safavides avaient baptisée la moitié du Monde. Je sors du bus, prends un taxi qui joue de quelques ruses pour contourner les embouteillages, pose mes affaires chez Ahmad, puis part directement pour Naqsh-e Djâhan, la place royale d'Esfahan. En quelques mètres on est transporté hors des embouteillages et du chaos de la ville et cela fait vraiment du bien. Les tonalités de bleu du ciel et des façades des mosquées ou des palais de la place se marient à merveille et l'on a l'impression de se trouver dans une autre dimension tant le contraste avec le reste de la ville est saisissant.

Le soir même mon hôte, Ahmad, fête ses trente ans. J'en profite pour aller faire un tour du côté arménien afin d'acheter de quoi marquer coup. Première gorgée au chaud chez Ahmad et la dernière en grelottant au bord de la rivière assèchée.

Retour à Terhân, en train et de nuit cette  fois. À la gare ferroviaire d'Esfahan, discussion avec une bande de collégiens: fraîcheur, spontanéité, questions à tout va, me rappellent que même si je suis en mode voyage, le beau métier d'enseignement m'attend en Suisse. Huit heures de train plus tard, retour dans le smog tehrani. Je revois quelques amis, me rends compte surtout que cette ville est un monstre, qu'elle fatigue énormément de part les distances à couvrir et le nombre incalculable de voitures au mètre carré. De plus il fait gris, froid et il pleut c'est le moment de retourner un peu plus au sud.