Avant de repartir au Sud, un après-midi passé à Terhân chez une équipe d'artistes vivant en colocation. Goûté au vin maison, dansé, ri... J'en aurais presque oublié que je suis loin de chez moi. Or, en revenant chez Ali, la densité du traffic et la cacophonie qui va avec sont là pour me rappeler que la riante Ajoie est bien loin. À présent une idée en tête, sortir de cette métropole dans laquelle on se sent écrasé et qui absorbe l'énergie des fourmis la parcourant. Départ de Tehrân sous la pluie et le froid, accolade chaleureuse avec Ali et smog à couper au couteau que le bus transperce avec peine en partant vers le désert. Retour à Esfahan, le ciel est bleu, il y a de l'eau dans la rivière (quatre jours auparavant elle était encore à sec), je suis fatigué et barbouillé. Peut-être que le vin maison d'hier y est pour quelque chose. Je retrouve Ahmad et aussi Baptiste un joyeux jardinier français recontré à Trabzon qui a entrepris un tour du monde des jardins à vélo. Comme quoi il y a les sportifs et les autres... Je profite de son expertise en botanique pour mettre des noms sur la végétation des jardins d'Esfahan, partageons notre expérience du voyage jusqu'ici, avalons grosse quantité de thé ou de café et nous laissons rêvasser sur la place royale. Rêverie qui est quelques fois bousculée par la curiosité des quidams. On ne compte plus les "Where are you from?", "How old are you?", "Why did you come to Iran?" et même "Are you married?". A l'inverse du tar'of, où les réponses sont des plus évasives, les questions sont d'une précision helvétique et la limite entre ce qui est privé ou pas est beaucoup plus ténue ici. Ajoutez à cela la curiosité intarissable des locaux, si bien que parfois il faut décliner ses discussions spontanées si l'on souhaite un brin de tranquillité.
On parvient petit à petit à ressentir le rythme de la semaine iranienne, encore une ou deux semaines et il sera assimilé. En revanche, pour le rythme de la journée du Perse moyen, il faudra repasser.
Alors qu'à Tehrân on avait refusé que j'envoie un Takhte Nard (jeu de jacquet) en Europe sous prétexte que c'est potentiellement un jeu d'argent et donc interdit en Iran, il en va autrement à Esfahan. Après un premier refus, une cliente palabre quelques instants avec l'employée postale et comme j'ai le statut de touriste, on est bien d'accord d'envoyer l'objet prohibé vers le Vieux Continent. Il a été emballé et payé. Reste à savoir non pas quand il arrivera à bon port mais plutôt s'il y parviendra.
Je prends le bus pour Shiraz encore abasourdi par les événements tragiques de Paris. Le peu de personnes avec qui j'ai parlées de cette barbarie ne s'identifient pas à "ça" (à prendre dans le sens le plus vulgaire et dénigrant possible). Le soleil se couche sur le désert, la nuit prend son aise. Dernier arrêt pipi-prière avant d'arriver dans la ville d'Hafez et Sa'di les "deux poètes soufis, amoureux, ivres et génies littéraires"(Patrick Ringgenberg).
Au réveil, le bleu du ciel se marie à merveille avec le beige des anciens bâtiments de la ville. Il n'est pas rare que le nez croise avec plaisir un jasmin en fleurs. Les Monts Zagros entourent la capitale de la province du Fars qui s'étend sur des dizaines de kilomètres, trois fois la Vallée de Delémont, peut-être même quatre. La notion de ville à l'échelle suisse est largement dépassée et l'on redescend avec la peur d'être engloutit par ce monstre urbain.
Je visite le mausolée de Shah Cheragh, un homme effectue sa prière vêtu d'un pull sur lequel le mot FRANCE est inscrit...Troublant. Dans le bazar, les commerçants passent la pause de midi à jouer au backgammon en attendant que la frénésie commerçante reprenne.
À la fin de la deuxième journée, je trouve un point de vue pour apprécier le couché de soleil sur la ville. Lorsque le soleil va se cacher derrière les montagnes, la ville réapparaît, le ciel se teinte de couleurs insoupçonnées, le rouge et le bleu s'en donnent à cœur joie dans leur variation les plus subtiles et quelques nuages épars ajoutent leur touche au tableau. Je suis bien content d'avoir mes yeux et mon appareil photo pour admirer le spectacle, mais il m'aurait fallu une toile, de la peinture, un pinceau et surtout du talent pour restituer au mieux ce qui s'offrait à moi depuis mon perchoir.
Troisième journée passée à Persepolis (Takht-e Jamshid), ville fondée par Darius le grand et utilisée comme lieu de célébration du Nawrooz, le Nouvel-An persan à l'équinoxe de printemps. Sur la route, on aperçoit un panneau indiquant: Tehrân 890 kilomètres. Chiffres à l'appui, l'Iran étale sa grandeur.
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