Kerman et son bazar! J'y suis passé et repassé. Alors que jusqu'ici on trouvait parfois quelques commerçants parlant relativement bien l'anglais, ici c'est balbutiements pour balbutiements. Les étals de fruits et légumes, les boutiques d'ustensiles en cuivre, les habits traditionnels balouches aux couleurs pastel et les épices exercent encore et toujours leur pouvoir enchanteur (ah, le cumin Kerman!) sur le touriste. Ce qui diffère ici, c'est la réaction des gens à la vue d'un voyageur. En effet, les commerçants sont autant amusés et étonnés que l'étranger qui déambule dans les allées de leur bazar.
Sur conseil de mes hôtes, je prends un savari pour aller à Kaloot, dans le désert. Pour s'y rendre, il faut passer une des montagnes alentours. De l'autre côté, Shahdad et ses palmiers indiquent au passant un changement de climat drastique, il y fait nettement plus chaud qu'à Kerman.
Le taxi me dépose aux portes du désert, je marche quelques minutes pour m'éloigner de la route et pose mon baluchon avant la tombée de la nuit. Le soleil s'efface au loin derrière les montagnes, les étoiles apparaissent pendant que j'engloutis mon casse-croûte et contemple la voûte celeste. Je pense être seul, mais voilà que j'entends au loin vrombissements de voitures et même quelques semblants de musique. Titillé par la curiosité, je vais voir de plus près ce qui se passe et guidé par le son de la musique, des rires et des voix, je tombe sur une équipe de Kermani ayant eu la bonne idée de faire une petite fête dans le désert. Accueil iranien, on palabre, la nuit passe, le soleil se lève alors qu'un des convives a la bonne idée passer la Vie En Rose de Piaf.
Quitté Kerman à l'aube, Nadia et Mohsen se lèvent pour me dire au revoir. Pas de billet réservé, j'arrive au terminal et saute dans le premier bus qui part pour Bandar-e Abbas sur les rives du golfe persique. En gravissant quelques cols, le bus laisse littéralement sur place des poids lourds à la peine, qui n'ont sans doute jamais aussi bien portés leur nom. Une fois les derniers remparts franchis, on glisse gentiment vers le détroit d'Ormuz et ses eaux remplies de tankers. La température monte à mesure que l'on descend, la végétation apparaît mais on n'est pas encore au milieu de la forêt tropicale. Je sors du bus fait quelques pas en direction d'un hôtel repéré sur la carte, un homme me récrie. Dix minutes plus tard, je partage le déjeuner avec sa famille. Cette anecdote, à elle seule, reflète ce qui fut mon quotidien pendant les presque deux mois passés dans ce fabuleux pays qu'est l'Iran: des rencontres spontanées, des sourires échangés et une curiosité innée pour ce drôle d'animal touristique qui est venu jusqu'ici "pour voir avec ses propres yeux". Cinq mois de voyage où tout s'est écoulé comme un ruisseau tranquille, les couleurs sont passées du beau vert jurassien à l'ocre des montagnes persanes, au brun-gris des steppes.
Deux mois en Perse, moment de se rendre compte que si l'on a réussi à saisir au vol certaines informations sur la société iranienne et défricher un peu la gigantesque histoire perse, on se trouve à un croisement. On pourrait continuer ainsi à vagabonder dans cet énorme pays sans aller plus en profondeur ou alors une option plus intéressante serait de s'y installer apprendre le farsi et puis tenter de s'insérer un peu plus dans la société, ressentir ce qui peut disfonctionner, aller au-delà de la vision un peu romantique du voyageur. Il faudrait une vie entière pour avoir le doux espoir de comprendre l'Iran et ses habitants. L'actuel projet étant de continuer à bourlinguer, le visa arrivant à son terme, on se voit quitter cette belle amante aux yeux noirs avec laquelle on a flirté, en se demandant si cela est bel et bien arrivé. Le meilleur moyen d'en être certain est sans doute d'y revenir.
Avant cela, je vais tenter de brosser une petite liste (merci Mathieu) d'éléments "cocasses" de cette société mosaïque:
- dans les rues de Tehrân, les vendeurs de cartes à la sauvette. Car c'est un jeu d'argent potentiel et donc interdit par la loi
- pour saluer les femmes, leur serrer la main uniquement si elles en prennent l'initiative
- un couple marié a le droit de se donner la main en public, sinon c'est prohibé
- le tar'of, pratique qui consiste à refuser une offre deux ou trois fois pour mieux ensuite l'accepter; ou encore offrir quelque chose que l'on ne possède pas mais qui montre notre générosité
- le rituel avant de commencer une journée d'école. Un élève récite une partie du Coran qui relate les faits de l'un des douze imams reconnus par le chiisme iranien
- le mariage temporaire, dont la durée peut aller d'une heure à 99 ans. Il doit s'écouler trois mois entre chaque mariage temporaire, pour que le père éventuel soit en mesure d'assumer ses actes. Il est interdit d'avoir plusieurs mariages temporaires en même temps, même s'il y a des rumeurs comme quoi certains mollahs auraient contracté simultanément plusieurs alliances à court terme. Concrètement, cette pratique est utilisée pour avoir un moment d'intimité sans enfreindre les lois coraniques qui prohibent les relations sexuelles hors mariage. On peut donc se marier pendant deux heures puis être à nouveau célibataire.
Crème fraîche et miel à Tabriz
Sohan, safran, gaz d'Esfahan
Bazars intemporels menacés par des mall center impersonnels
Lavash, taftoon, barbari et sangak
Mirza ghasemi, ghormeh sabzi, kashke bademjan
Setar, tambur et daf mêlés à la plume poétique d'Hâfez
Châikhâne aux samovars fumants
L'Iran
Kheili mamnoon. Ta dafeye bad Iran!
L'amante aux yeux noirs .... Mais quel poète 😄 Plus sérieusement j'ai enfin pris le temps de lire les articles que j'avais en retard et.... Je ne suis pas déçue. On a vraiment l'impression d'être avec toi à certains moments 👍 Good job juju et cuidate !! Bizz
RépondreSupprimerHé ne te moque pas trop, j'ai pas encore mis le maillot de bain de Jérôme dans les bronzés ;-). Cool, que ces quelques mots te plaisent! Belle fin d'année et on se voit au prochain skype
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